Journée Hippocrate novembre 2006

 

Accueil | L'Hommage à Jacques Lacarrière

 

Après la conférence du Professeur Stylianos NICOLAÏDIS, nous lui avons remis le trophée Bâton d’Euclide. Prédédant cette remise l’Association Hellénique de Bretagne a tenu à rendre hommage à Jacques LACARRIERE. Voici ce qui a été dit :

« Cette distinction honorifique, le Bâton d’Euclide, a été créée par notre association pour distinguer et récompenser des personnalités, pour la qualité de l’ensemble de leur œuvre. En créant ce témoignage de reconnaissance, nous réactualisons une pratique de la Grèce antique où la transmission d’un bâton- trophée symbolisait la transmission du savoir.

Ce Bâton d’Euclide aurait dû être transmis par son dernier récipiendaire, Monsieur Jacques LACARRIERE, qui l’avait reçu lors de la deuxième édition de ce prix, en 2004. Au cours de cette cérémonie il avait prononcé une remarquable et originale conférence sur ALEXANDRE le GRAND, mettant en avant les apports scientifiques (Aristote en bénéficia et Professeur Stylianos NICOLAÏDIS vient le rappeler il y a quelques instants) et philosophiques de ce grand conquérant que LACARRIERE disait « presque humaniste » par sa volonté de rencontre plus que d’asservissement des peuples et des cultures qu’il croisait.

Malheureusement Jacques LACARRIERE est décédé en septembre 2005.
Nous avons voulu malgré tout l’associer à cette nouvelle cérémonie, en lui rendant un modeste hommage posthume, lui qui en reçu tant et tant de son vivant. C’est pour cela que je vais tenter, en quelques mots et à travers quelques citations, de vous communiquer l’admiration pour l’œuvre et pour l’homme lui- même, qui nous avaient conduits à le distinguer pour ce prix.
Rassurez- vous je ne vais pas vous assommer de dates, ni de détails sur sa vie, ni de liste exhaustive de son œuvre (qui dépasse la quarantaine d’ouvrages) car chacun peut aisément les retrouver. Jacques LACARRIERE a beaucoup écrit pour faire connaître la langue, ancienne et moderne, et la culture grecques.

Sans doute, pour beaucoup d’entre nous, Jacques LACARRIERE (dont Jean Malaurie nous dit qu’il était « un homme libre et inclassable, n’appartenant à aucun milieu ») est l’auteur qui nous a fait non seulement connaître et aimer la Grèce, mais plus encore nous y attacher profondément et de manière indélébile.
« L’été grec » (paru en 1976) est sûrement son ouvrage le plus connu et entre celui- ci et le dernier que je retiendrai « Le dictionnaire amoureux de la Grèce » (paru en 2001), sa vie aura été un long voyage, tant physique que par la pensée et la plume, au cœur de la Grèce antique et moderne, de ses paysages si variés, mais plus encore de sa culture plusieurs fois millénaire, de sa musique et aussi des hommes et femmes qui la peuplent. Il les a aimés, il les a photographiés et c’est là encore une facette de ses multiples talents.

Comme certains d’entre nous qui tentons laborieusement d’apprendre cette langue, il en aimait la forme ancienne autant que le Grec moderne. Il disait des mots grecs
« Ils ont une charge, une pesanteur historiques dues à l’ancienneté de la langue, ils sont gros de mille messages spécifiques….. » (Eté Grec, p.371)
C’est pour cela qu’il fut l’un des plus ardents défenseurs de cette langue en traduisant de nombreux auteurs grecs, poètes et écrivains (il a traduit Hérodote, Sophocle, Esope….il a côtoyé Séféris, Elytis, Vassilikos, Desmos…..). Mais il savait aussi qu’il fallait se battre pour la transmission de cette langue qui fonde nos racines et que survive son enseignement scolaire et sa diffusion. Et cette bataille- là n’est pas gagnée. Et pourtant il pensait que le Grec pouvait intéresser les collégiens. C’est ainsi qu’il disait, au cours d’une interview en 1999, de l’alphabet grec
« qu’il a encore une présence et une magie pour les jeunes » ajoutant que « le psi évoque le trident de Poseïdon et le ksi un escalier qui mène au labyrinthe…. » .
Nous voyons bien là l’homme de lettres devenir pédagogue.
Il aimait les danses grecques, le « zebekiko », la musique populaire et particulièrement le « rebetiko » et en 1982 il avait conçu un spectacle intitulé « CHANT PROFOND DE LA GRECE » spectacle qui a été donné dans une trentaine de villes en France.

Il était homme de théâtre. Il avait travaillé comme comédien amateur, d’abord avec le Théâtre Antique de la Sorbonne puis, plus tard, avec Jean VILAR lorsque ce dernier montait ANTIGONE et il partageait l’idéal de VILAR de diffusion populaire du théâtre et de la culture. Interprétant en 1947 à Epidaure un rôle dans la pièce « LES PERSES » il fut impressionné par l’immensité du lieu où disait- il « on se sent fourmi alors qu’il faudrait devenir géant » (Eté Grec, p. 160). Comment mieux nous faire sentir la magie de ce lieu ?

Mais peut- être par dessus tout il aimait les Grecs, parmi lesquels il avait choisi de vivre pendant de nombreuses années. Lui qui connaissait de grands écrivains aimait aussi le petit peuple qu’il rencontrait dans les cafés, sur les marchés, au cours des fêtes populaires. Dans « L’été grec » il nous parle (p 321) avec affection du tenancier du petit café du port, sur l’île de PSARA et nous dit:
«Chaque matin, je me lève avec le soleil et descends vers le port au café de Panaghiotis, le café du mûrier, qu’il a baptisé I Alieia- La pêche- en employant le terme antique et non le mot moderne : psarema »……………….et il ajoute
« Panaghiotis aurait voulu faire des études, mais il dut travailler très jeune. Il s’est instruit comme il a pu, lisant les livres qui lui tombaient au hasard sous la main. Il a pour le grec ancien, qu’il ne connaît pas, un respect quasi religieux, respect qu’il transfèrera sur ma personne quand il saura que moi, français, étranger, j’ai étudié cette langue. ».
Quel touchant hommage à un homme simple!

Enfin laissons la parole à l’un des écrivains que LACARRIERE a fait connaître, Alexandrou  Aris, écrivain et poète qui terminera sa vie à Paris où il s’était réfugié après le coup d’état des colonels. Des poèmes écrits entre la fin de la guerre civile et la seconde guerre mondiale LACARRIERE nous dit, dans le « Dictionnaire amoureux de la Grèce » (p. 51),  que la plume est « incisive, décapante » En voici l’illustration avec un court poème, traduit par LACARRIERE, intitulé : « Le Livre » :

« Ils avaient oublié de quel livre il pouvait bien s’agir.
Ils se rappelaient seulement qu’il était en train de le lire
Quand ils entrèrent dans la maison avec leur liste.
Il était en train de le lire quand les bottes des gardiens
Résonnèrent dans la cour comme des mottes de terre
Tombant sur un cercueil.
Il était en train de le lire quand ils parcoururent le dortoir
Criant des adjectifs, des prénoms et pour finir
Des noms
le coup de grâce.
En quelle maison en quel arbre avait- il pu laisser ce livre
Sur quel rocher était- il donc assis pieds nus
Dans l’écume de la mer
Personne n’aurait su le lui dire
Si ce n’est que lorsqu’ils interrompirent sa lecture
Il le ferma avec regret en se disant
Quel dommage, je n’ai pas eu le temps de le finir.
J’essayerai de le retrouver, ce livre.
Et je l’ouvrirai à la page qui est déchirée
Et si j’en suis capable
je le lirai jusqu’à la fin »

Enfin pour terminer plus légèrement cet hommage, j’ai choisi un extrait du « Bel et nouvel aujourd’hui » qui montre que l’homme, Jacques LACARRIERE n’était pas dénué d’humour. Voici cet extrait où il nous parle des supermarchés :

« Labyrinthe pour le visiteur, éden pour le consommateur, salut ou perdition des ménagères, le supermarché fait de chaque client un moderne Thésée, égaré entre Boucherie et Bricolage. Mais il a une autre fonction, nette, visible, avouée, revendiquée : celle de nous tenter.’ »………… et plus loin………… . 
« Je ne connais qu’un seul moyen d’y résister : réciter, murmurer ou déclamer à haute voix en longeant les rayons tentateurs le bréviaire du Tempérament ou le missel du Renonçant. Et voir ce qui arrive ensuite. ».

Et ainsi, même lorsque le sujet se teinte d’humour la plume reste légère, les mots précis et la culture affleure toujours.

Décidément Monsieur Jacques LACARRIERE vous étiez et resterez un modèle pour quiconque aime les langues, la Grèce et plus simplement….la vie.
Pour tout cela merci. »

 

Annick L’ANTOËNE